David Camus


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La Terre où je suis né



Depuis qu’il n’y a plus d’atmosphère, sortir de son abri relève de l’exploit. Il faut enfiler une combinaison, identique en tous points aux bonnes vieilles combinaisons spatiales, ce qui me fait penser que la Terre est une autre planète. Et c’est peut-être ce qu’elle est devenue, puisque j’y suis un étranger, puisque je sens qu’elle me rejette... tout comme elle a déjà rejeté les dinosaures, et bien des civilisations.
À première vue, on pourrait croire qu’il s’agit de la Terre où je suis né, il y a une quarantaine d’années. Une Terre dont le ciel est un encrier où viennent s’inscrire en brillants caractères la lumière des étoiles, celle de la lune, et les rayons du soleil. Une Terre sans nuages et sans pluie, sans animaux ni végétaux. Une Terre où le silence est si désespérant qu’il vous donne envie de pleurer. Mais non. Ce sont deux mondes qui n’ont rien en commun, et je sens bien que cette Terre-là n’a plus d’âme.
Elle lui a été ravie en même temps qu’explosaient sur son sol les premières bombes briseuses d’atmosphère. En même temps sans doute que s’élançaient vers Mars et Jupiter nos missiles à portée infinie - en guise de réplique.

Une fois sorti du sas, bien que la gravité n’ait pas changé, on a toujours cette impression d’être sur la lune, ou sur Dieu sait quel autre monde. On est un peu surpris, un peu déçu peut-être, de ne pas pouvoir faire - comme les Dupondt sur la lune - des bonds de plusieurs mètres avec un naturel déconcertant.
Non, au contraire, tout est pénible. Le moindre geste demande beaucoup d’efforts. La combinaison est si lourde, on se croirait sous l’eau.
En parlant d’eau justement, je tiens un petit arrosoir, avec lequel je pars donner à boire à un brin d’herbe que j’ai trouvé à une centaine de mètres du pas de tir. Après l’avoir cru mort, je me suis aperçu qu’il avait survécu, grâce à une couche d’air de deux ou trois centimètres de hauteur. Tout n’est donc pas perdu.
Tandis que l’eau s’écoule de l’arrosoir et vient abreuver ce minuscule brin d’herbe, je me demande pourquoi je suis encore en vie, et si c’était une chance que d’être dans l’espace quand les bombes ont explosé.
Je me rappelle avoir tout d’abord cru à un défaut de ma visière, mais c’eût été trop beau. Le bleu disparaissait plus vite que ne se couche la nuit, et dans l’espace ma navette fut ballottée, tant et si bien que je crus que j’allais mourir – tout comme est morte Fiona, qui elle était de sortie, et qui est partie rejoindre l’éternité accompagnée d’un éléphant tout étonné d’avoir été mis sur orbite par l’explosion.

Quelques heures plus tard, je regagnai un Cap Canaveral silencieux, me posai sur le tarmac, et rejoignis mon poste au sol - où il n’y avait personne, et dont les vitres étaient soufflées, les murs éventrés et les parois déformées.
Je commençai bêtement par attendre les secours, sans me rendre compte que s’il avait dû y en avoir, j’en aurais très certainement fait partie. Je me disais : «être qu’un vaisseau de Mars ou de Jupiter...»
Je sais que j’avais tort.

Cela fait maintenant une semaine que je sors arroser le plus petit jardin du monde. Je vis dans la navette, et n’ai pas à me plaindre. Mes réserves d’oxygène peuvent durer plus d’un an, et ce n’est pas la nourriture qui manque. Mais je me sens fatigué, usé, et mon brin d’herbe ne veut pas pousser.
Je le vois bien, il cherche à grandir, mais chaque fois la raréfaction de l’oxygène le contraint à mourir, l’oblige à régresser.
Alors j’ai eu une idée.
J’ai décidé de me passer de l’oxygène.
À l’aide du matériel contenu dans le vaisseau, j’ai construit pour mon herbe une sorte de serre étanche, et j’y ai mis tout l’oxygène qui me restait, ainsi qu’un système d’arrosage automatique.
Cet air, qui ne m’aurait pas duré plus d’un an, durera - j’en suis sûr - plusieurs siècles pour ma plante. D’ici là, avec un peu de chance, d’autres seront nées. L’essentiel étant de préserver la vie jusqu’à ce qu’une atmosphère digne de ce nom soit recréée, ce qui ne devrait pas manquer de se produire, vu l’activité volcanique de la planète.
Mais en ce qui me concerne, cette Terre n’est pas ma Terre, et je n’ai plus envie d’y vivre. Je pars donc rejoindre mes frères humains.

J’ai de moins en moins d’oxygène. Dans mon casque, l’air est saturé de gaz carbonique. Mes paupières s’alourdissent, mon corps s’engourdit, mon souffle ralentit.
Avant de fermer les yeux pour toujours, je tourne mon regard vers la serre.
Mon brin d’herbe se balance au gré d’une brise artificielle, et puis c’est une étoile, à moins que ce ne soit un vaisseau, qui se reflète depuis l’espace sur ma visière.
ça ne fait rien.
Tout m’est égal.


Epilogue

L’astéroïde sans nom, et qu’aucun être humain ne nommerait jamais, pénétra facilement l’atmosphère inexistante de la Terre, et s’écrasa avec la puissance d’une bombe atomique à une dizaine de kilomètres du pas de tir.
Pas assez loin pour éviter sa destruction.



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Mise à jour le 16 juil 2010 - Rédacteur David Camus - Hébergement Amen - Conception jiga.fr | contact@david-camus.com

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